Tignous, l’illustrateur des Poilus : le dernier grand trait
Sur la boîte des Poilus, le nom de Tignous figure à côté de ceux des deux auteurs. Ce n’est pas un crédit de politesse : sans son trait, ce jeu n’existerait pas tel qu’on le connaît. Portrait d’un dessinateur de presse devenu, sans l’avoir cherché, l’illustrateur d’un des jeux les plus émouvants du répertoire français.
Tignous venait-il du monde du jeu ?
Oui, par le jeu de rôle. Bien avant d’entrer à Charlie Hebdo en 1992, Bernard Verlhac, dit Tignous, illustre la première édition de MEGA (1984) et celle de Rêve de Dragon (1985), et dessine pour le magazine Casus Belli. Cette culture du jeu n’est pas anecdotique : elle explique la justesse avec laquelle il dessinera, trente ans plus tard, du matériel fait pour être manipulé.
Comment Tignous a-t-il rejoint le projet ?
Par amitié : Juan Rodriguez, co-auteur du jeu, a travaillé dix ans à Charlie Hebdo, à la maquette et à la fabrication, et c’est là que les deux hommes sont devenus amis. La règle le crédite seul au dessin (« dessinée par Tignous »), Juan Rodriguez signant le design graphique : personnages, cartes et affiche portent son trait.
Comment a-t-il dessiné la Grande Guerre ?
Par la caricature tendre, loin de l’imagerie héroïque comme du misérabilisme, les deux écueils d’un jeu de société sur 14-18. Ses six poilus ont des trognes, des gros nez, des moustaches de travers ; ils sont drôles à regarder, et c’est précisément ce qui rend leurs coups durs si durs. La carte Joyeux Noël, seule éclaircie du paquet, dit tout de cette approche : l’humanité d’abord, l’Histoire à travers elle.
Que s’est-il passé en janvier 2015 ?
Tignous est assassiné le 7 janvier 2015 dans l’attentat contre Charlie Hebdo, avec les dessinateurs Cabu, Charb, Honoré et Wolinski. Les Poilus devait sortir quelques semaines plus tard. Deux jours après l’attentat, Sweet November confirme qu’il publiera le jeu, présenté ensuite au Festival international des jeux de Cannes et sorti en février 2015. Juan Rodriguez a raconté dans l’émission « Papotache » de Tric Trac TV comment ils ont travaillé ensemble et sont devenus amis.
Le jeu est ainsi devenu autre chose que ce qu’il devait être : le dernier grand travail d’illustration de Tignous, et une forme de mémorial portatif. La règle se termine d’ailleurs sur ces mots : « Hasta siempre Tignous ».
Où voir son travail aujourd’hui ?
À Montreuil, le centre Tignous d’art contemporain porte son nom depuis 2017 et lui a consacré l’exposition « Tignous forever » en 2022. Ce site, qui a repris l’adresse de l’ancien site officiel du jeu, présente aussi ses dessins : bandeaux, portraits des personnages, affiche. Le portrait complet du trio créatif est sur la page des auteurs, et l’affiche dessinée par Tignous se télécharge depuis la page des règles.
Sources
- Wikipédia, Tignous (biographie, jeux de rôle illustrés, centre Tignous de Montreuil)
- Sweet November, page des auteurs de l’ancien site officiel, archivée (Juan Rodriguez à Charlie Hebdo, émission Papotache)
- Ludovox, Sweet November publiera Les Poilus (annonce du 9 janvier 2015)
- Sweet November, règle officielle v1.1, archivée (crédits et hommage final)