Tignous, l’illustrateur des Poilus : le dernier grand trait

Sur la boîte des Poilus, le nom de Tignous figure à côté de ceux des deux auteurs. Ce n’est pas un crédit de politesse : sans son trait, ce jeu n’existerait pas tel qu’on le connaît. Portrait d’un dessinateur de presse devenu, sans l’avoir cherché, l’illustrateur d’un des jeux les plus émouvants du répertoire français.

Un dessinateur venu du jeu

Avant d’être une signature de Charlie Hebdo, Tignous avait déjà un pied dans le monde ludique. Dans les années 1980, on trouve ses dessins dans le premier Casus Belli, dans Chroniques d’Outre-Monde, dans Graal : les revues fondatrices du jeu de rôle français. Il participe à Rêve de Dragon et à Méga. Cette culture du jeu n’est pas anecdotique : elle explique la justesse avec laquelle il dessinera, trente ans plus tard, du matériel fait pour être manipulé.

L’amitié Rodriguez

C’est à Charlie Hebdo, où Juan Rodriguez a travaillé dix ans à la maquette et à la fabrication, que les deux hommes deviennent amis. Quand Rodriguez et Fabien Riffaud cherchent un illustrateur capable de porter un jeu sur les tranchées sans le trahir, le choix s’impose. Tignous accepte et livre un travail d’une ampleur inhabituelle pour lui : personnages, cartes, affiche, chaque élément du jeu passe par sa table à dessin.

Le trait juste

Illustrer 14-18 pour un jeu de société expose à deux écueils symétriques : l’imagerie héroïque et le misérabilisme. Tignous les évite tous les deux par la caricature tendre. Ses six poilus ont des trognes, des gros nez, des moustaches de travers ; ils sont drôles à regarder, et c’est précisément ce qui rend leurs coups durs si durs. La carte Joyeux Noël, seule éclaircie du paquet, dit tout de cette approche : l’humanité d’abord, l’Histoire à travers elle.

Janvier 2015

Tignous est assassiné le 7 janvier 2015 dans l’attentat contre Charlie Hebdo, avec Cabu, Charb, Honoré et Wolinski. Les Poilus devait sortir quelques semaines plus tard. Le jeu est présenté au Festival International des Jeux de Cannes fin février, dans une émotion que la presse ludique de l’époque peine à décrire. Juan Rodriguez racontera plus tard, dans l’émission Papotache de Tric-Trac TV, ce que ce compagnonnage avait été et ce que sa disparition avait changé.

Le jeu est ainsi devenu autre chose que ce qu’il devait être : le dernier grand travail d’illustration de Tignous, et une forme de mémorial portatif. Chaque partie jouée fait vivre son trait.

Voir son travail aujourd’hui

Les illustrations originales du jeu sont visibles sur cette même adresse depuis 2015 : les bandeaux du site, l’affiche téléchargeable et les portraits des personnages ont été conservés à leur emplacement historique. Le portrait complet du trio créatif est sur la page des auteurs, et l’affiche dessinée par Tignous se télécharge depuis la page des règles.

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